Quelques raisons de faire un plan avant d’écrire

Dans le film Amadeus, Salieri consulte le premier jet des partitions de concertos et d’opéras écrit à la main par Mozart. Pas de ratures, pas de traces de gomme à effacer. Toute la musique est là, achevée, structurée et bouleversante. Elle était dans la tête de Mozart. Il l’a couchée sur le papier en une seule fois[1].

De temps à autre, la même chose nous arrive à nous, pauvres mortels. À défaut de composer de la musique, nous écrivons des textes qui coulent de notre esprit jusqu’à nos doigts et nous tapons les mots dans l’allégresse pendant qu’ils s’affichent sur notre écran dans un ordre et une forme parfaite. Dans le cas des déclarations d’amour, c’est assez fréquent. Une bonne colère produit parfois le même effet. Alors, pourquoi faire un plan avant d’écrire quand la source de la créativité s’écoule si facilement ou qu’il en faut si peu pour corriger ce qui nous vient naturellement? Je vous suggère quelques raisons. Mais d’abord, précisons ce qu’est un plan.

Un plan : une ordonnance générale 

Le dictionnaire Usito en donne une intéressante définition : « ordonnance générale d’un ouvrage de l’esprit, disposition, organisation de ses parties ». 

Et ordonnance? « Disposition selon un ordre, mise en ordre » (encore Usito).

Cette ordonnance générale est-elle toujours optimale? Non.

Ce matin, en lisant une lettre ouverte dans le journal, je me suis justement questionné sur l’ordonnance générale du texte. Mais avant de vous dire ce que j’ai éprouvé, je dois vous parler d’un enfant qui dessine puisque cet enfant et la personne qui a rédigé la lettre ouverte ont quelque chose en commun.

Une lettre ouverte écrite comme un enfant dessine

Un enfant dessine depuis 15 minutes. Il est tout à son dessin, s’applique, crée sans souci. Il n’a pas terminé et c’est déjà joli, coloré. Un adulte lui demande ce qu’il fait. « Je sais pas, j’ai pas fini. »      

En lisant la lettre ouverte ce matin, j’ai eu cette impression : la personne qui l’a écrite n’a pas su avant la fin ce qu’elle voulait dire. Il y a bel et bien un texte que j’ai lu du début à la fin et de belles idées qui m’ont ouvert de nouvelles perspectives. Mais il y a aussi des longueurs, une pensée qui se cherche, une entrée en matière qui aurait pu me décourager par sa longueur. En griffonnant un plan avant de rédiger, la personne qui a écrit aurait pu produire un texte plus percutant, plus fluide.

Première raison : tester nos idées avant de les formuler

Cet exemple pointe le premier avantage à faire un plan avant d’écrire. Cela permet de tester nos idées et leur agencement avant de les formuler. 

Tout le monde, ou presque, connaît la façon de faire un plan. On écrit en quelques mots chacune des idées qu’on formulera au long plus tard et on décide de leur ordre. On établit les grandes sections d’un texte, fût-il de 500 mots. On fait de beaux tapons d’idées, lisses et blancs comme des tapons d’ouate. 

Mine de rien, c’est un premier accouchement. Les idées en gestation dans la tête s’incarnent dans une nouvelle vie : des mots sur une feuille ou sur un écran (voire même sur un dictaphone).

Cet exercice permet déjà une double évaluation :

  1. Les idées matérialisées à grands traits sont-elles aussi claires sur papier qu’elles le semblaient dans ma tête?
  2. L’ensemble est-il cohérent et permettra-t-il aux destinataires de me suivre?

Deuxième et troisième raisons : gérer moins de superflus et de raboutage

Pour écrire un texte, on peut évidemment choisir d’écrire au fil de la plume, sans plan préalable. Comme nous sommes intelligents et soucieux des destinataires, nous nous assurerons, au fur et à mesure que nous écrivons, qu’ils sauront nous suivre pas à pas. J’allais dire : nous veillerons à les tenir par la main. Après tout, c’est dans le dédale de nos idées que nous les emmenons, mais j’avoue que ça semble condescendant. 

Oubliez la main. 

Au terme de l’exercice, nous pourrons : 

  • supprimer le superflu;
  • déplacer des phrases et des paragraphes pour assurer une meilleure cohérence (corriger l’ordre des idées).

Mais il arrive que le superflu soit gigantesque. Comme ces 300 mots de trop avant le vrai début du texte. Évidemment, il suffit de les enlever et le texte démarre sur les chapeaux de roues. Allons-nous consentir à les éliminer d’un claquement de doigts sur le clavier? J’ai déjà fait la suggestion à quelqu’un. C’était techniquement facile, mais psychologiquement difficile. Ces 300 mots lui semblaient essentiels. Ils étaient nés sous sa plume. Ils étaient venus au monde.

Le superflu peut-être de plusieurs natures, mentionnons-en deux  :

  • développement inutile ou pas indispensable;
  • répétition d’une idée mieux exprimée ailleurs.

Supposons qu’il y a beaucoup de superflus ici et là, qu’on le reconnaisse et le supprime sans réticence. On vient de gagner en clarté. Mais il se peut alors, comme on a écrit au fil de la plume, qu’il nous faille déplacer des phrases ou des paragraphes pour assurer une meilleure progression des idées, pour que le fil ténu de la pensée ne se casse pas en chemin. Quand cette reconfiguration est faite, il nous reste une nouvelle opération : le raboutage. Il faut maintenant vérifier si tous les morceaux mis bout à bout sont bien assemblés les uns aux autres, si la pensée suit son cours sans heurts, s’il n’y a pas de cicatrices dans le texte qui révéleraient les chirurgies qu’on vient d’opérer. 

Le raboutage est une chirurgie esthétique du texte pour que tout semble naturel.

La rédaction préalable d’un plan n’empêche pas nécessairement la gestion du superflu et du raboutage, mais je crois qu’elle les minimise.

Quatrième raison : permettre au cerveau de fonctionner à plein rendement quand on rédige

Une personne qui écrit répond consciemment ou non aux trois questions suivantes :

  1. Quoi dire?
  2. Dans quel ordre?
  3. Comment le dire?

À grands traits, on peut affirmer que :

  • le plan du texte répond aux questions « quoi dire? » et « dans quel ordre? »
  • la formulation du texte répond à la question « comment le dire? »

Quand on fait un plan avant d’écrire, le travail de rédaction se concentre sur une seule tâche : trouver les mots. L’esprit est plus libre. On ne lui demande pas d’être multitâche.

Le respect des destinataires

Je l’avoue, je ne fais pas toujours un plan avant d’écrire un texte. Mais une chose demeure vraie pour chaque texte destiné à quelqu’un d’autre : par respect pour mes lectrices et mes lecteurs, je fais de mon mieux pour produire un texte cohérent qui avance sans piétiner, s’attarde là où il faut plus d’explications, présente des exemples judicieusement choisis. Un texte comme un chemin plutôt droit. Une des bonnes raisons de faire un plan avant d’écrire, c’est justement ça : le respect des destinataires.

Jean-François Giguère donne chez Magistrad le cours Écriture efficace.

[1]  Le film ne prétend pas à l’historicité. Vous pouvez voir cette scène à l’adresse suivante : https://www.youtube.com/watch?v=th_ro9CiASc.

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